J’erre sans but en évitant regarder les autres – non par gêne, mais par mépris. J’observe mon sexe gigoter ridiculement au rythme de mes pas. La pluie me martèle le crâne sans relâche. Je suis sale et gris, comme les autres, comme la boue. Tout ce que je veux, c’est m’éloigner de leur présence exaspérante. Je force le pas jusqu’à n’apercevoir plus rien ni personne, jusqu’à ce que le brouillard et la distance les aient tous chassés de mon regard.
Pourquoi croire qu’ils sont le centre du monde quand le centre pourrait aussi bien être ici, éloigné d’eux ? Ne suis-je pas mon propre centre ? Ne puis-je pas le déplacer à mon gré ?
Les montagnes me narguent de leurs silhouettes imperturbables. Ne seraient-elles pas qu’une étape à franchir avant d’atteindre le vrai bonheur qui nous attend peut-être derrière ? Mais je n’ose pas les affronter. De tous ceux qui ont tenté de les atteindre, personne n’en est jamais revenu. Pourtant, n’est-ce pas normal ? Pourquoi voudrait-on revenir dans cette plaine de larme et de boue ?
J’interromps ma marche et place mes mains en coupe jusqu’à ce qu’une petite quantité de pluie s’y accumule. Je la porte à mon ventre et frotte. Une légère écume s’y forme, dispersant légèrement la couche de boue qui me couvre le corps. Je recueille encore un peu d’eau et recommence. Cette fois une touche de couleur transparaît. Ma peau ! Il y a si longtemps que je l’ai vue. Je palpe ce petit îlot coloré parmi la crasse qui a subjugué mon corps.
Je me remets à marcher, l’esprit vide, le pas chancelant. Je lance au ciel une plainte sans nom, sans son. La pluie m’aveugle et lentement remplit ma bouche qui vite déborde, mais je la garde ouverte. Mes pieds martèlent le sol en titubant. Un son glauque et monotone s’arrache de chacun de mes pas alors que la boue continue de chercher à les retenir. Plus je sens mes pas et plus ils deviennent désordonnés. Subitement, je trébuche et m’écroule sur mon flanc. Le choc me fait mal et j’en suis presque content. J’en ai assez. Je voudrais mourir, ne plus bouger, ne plus sentir tout ce qui me manque.
Je reste longtemps ainsi par terre, immobile, prisonnier de cet abattement qui m’a saisi. Un filet de bave pend du bord de ma bouche ouverte. Ma volonté et ma force font de même. Ma langue est enflée et humide, mes yeux trop gros pour mon crâne. Je sens le sol palpiter sous moi. La pulsation se fait de plus en plus insistante allant jusqu’à me donner l’impression qu’elle me soulève. La plaine est devenue une membrane houleuse qui me berce doucement. Le sol tourne, se soulève et s’abaisse autour de moi. Je n’existe plus. Je ne suis plus que Ça. Une douleur de vivre qui se fait porter par le sol immobile.
Éventuellement, j’essaie de me relever mais mes membres glissent maladroitement sur la boue. Étourdi par le sol mouvant et hypnotique, je sens mon corps se tordre inexorablement et adopter des poses désarticulées. Je ne suis plus que du mou. Après quelques mouvements désordonnés, je me tourne sur le dos et m’offre au ciel. La pluie me force à fermer les yeux mais je garde tout de même l’image des nuages gris et des gouttes d’eau qui déferlent sur moi.
Je m’aperçois que ces nuages gris et mats ont l’apparence d’un sol boueux et stagnant. On dirait que les gouttes quittent non pas la masse grise des nuages mais plutôt le sol, comme si j’étais adossé au ciel. J’imagine mon corps tomber à une vitesse vertigineuse vers le ciel, poussé par le sol qui ne veux pas de moi. Je devrais m’ouvrir les yeux pour sortir de ce fantasme mais je suis paralysé par la douceur de la chute. Le nouveau sol se rapproche de plus en plus vite et les gouttes me fouettent le visage. J’ai peur de m’écraser si je ne me réveille pas. Mon dos se crispe en anticipation du choc. À ma surprise le sol se dérobe sous moi comme du brouillard et je continue de tomber dans un abîme d’une obscurité sans fond. Je ne vois rien, n’entends rien. Il ne reste plus que la sensation de la chute et l’écho de la voix de mon voisin me dit :
« Tu veux partir. »
Le sol a cessé de se mouvoir mais je reste étourdi par mon fantasme. Les mouvements de mes bras durant mon délire ont laissé de grandes marques autour de l’empreinte de mon corps. Une d’elles est tachée de longs sillons de sang. Alarmé, je constate que mon bras en est aussi couvert. La pluie aidant, je l’essuie du mieux que je peux et révèle une coupure large mais peu profonde sur mon poignet.
Mes traces de sang se mélangent déjà à la pluie et à la boue. En suivant une trace du doigt, je remarque une petite pointe noire qui émerge du sol. Elle est dure et fine ; visiblement, c’est elle la responsable de ma blessure. Je creuse autour et découvre de nombreuses autres pointes semblables. Après une excavation soutenue je constate, à ma grande surprise, que ces pointes font en réalité parties d’un même objet : le corps pétrifié d’un oiseau. Je le libère de sa prison de boue et l’observe longuement.
Il est très lourd malgré sa petite taille. Ses plumes sont robustes et froides comme la pierre. Je m’amuse à tendre ses ailes du bout des doigts. Ses plumes glissent l’une sur l’autre avec un petit crissement délicat qui fait plaisir à entendre.
Je place l’oiseau devant moi. La matière dont il est fait est si lisse que la simple pluie réussit à dissoudre la boue qui l’encrasse. Petit à petit, le noir de son plumage s’enrichit de somptueux reflets bleutés. Sur son front se découvre aussi une petite tache d’un rouge éclatant qui jure dramatiquement avec le gris environnant. Fasciné, j’observe longuement cette tache. Elle paraît hors de ce monde. J’aimerais être beau comme cet oiseau, comme ce rouge qui a tellement de présence. Même mort, il a l’air plus vrai que moi.
Je reste longtemps à fixer cette tache, la tête remplie de cette couleur enivrante. Elle danse devant mes yeux, vibrant contre la noirceur qui l’entoure. Que faisait-il enfoui dans le sol ? Quel sort humiliant pour une pareille créature…
La pluie a maintenant presque complètement nettoyé l’oiseau. Je gratte les souillures restantes, prenant garde de ne pas le corrompre de ma propre saleté. L’eau glisse de plume en plume en laissant parfois de petites perles d’eau sur leur surface. Chaque goutte devenant un petit univers dans lequel je me perdrais volontiers.
Je sursaute. A-t-il vraiment bougé ? Ai-je rêvé ? Soudainement, il frémit de bout en bout en crispant ses pattes sur ma main. Effrayé, je le laisse tomber puis retiens mon souffle. Brusquement, une aile se met à bouger. L’autre aile s’anime à son tour et se met à battre le sol frénétiquement. Il lance un petit cri aigu et, après quelques difficultés, parvient à se redresser. Je le regarde avec stupéfaction s’éloigner en sautillant maladroitement. Après quelques bonds plus assurés, il finit enfin par s’envoler, d’un coup, dans un fracas de pierres entrechoquées.
Il part tout droit là-bas, d’où je viens. Sans réfléchir, je me lève et me laisse guider par l’oiseau.
Bientôt, je me retrouve de nouveau parmi les autres. Ceux-ci nous regardent avec un intérêt mitigé, cherchant à ne pas montrer de curiosité envers mon comportement inhabituel. Qu’ils fassent semblant de ne pas me regarder ! Je m’insinue parmi eux en gardant mon regard fixé le plus possible vers les cieux où virevolte mon guide. Quelques-uns m’injurient lorsque je les bouscule distraitement mais je ne leur réponds pas. Ils sont complètement sans importance. L’oiseau est le mystère. Je vais là où il me mènera.
Son vol nous mène à un attroupement au-dessus duquel il se met à tourner. Poussé par la curiosité, je hâte le pas et m’aperçois qu’il m’a conduit à la fosse de mon voisin. Une activité anormale entoure cette dernière : quelques personnes tirent le vieil homme hors du trou sous les yeux confus et agités de mon voisin et de quelques curieux. Il remarque ma présence et court immédiatement vers moi en gesticulant. Me saisissant le bras, il me bredouille des choses incompréhensibles en pointant nerveusement les gens qui s’affairent dans sa fosse. J’ai grand-peine à m’intéresser à lui, accaparé comme je le suis par mon guide mystérieux. Je fais signe à mon voisin de me lâcher, ce qu’il fait après que j’ais donné quelques coups distraits sur sa main crispée. Planant au-dessus de l’assemblée, l’oiseau semble attendre quelque chose. Moi aussi.
Le vieillard est finalement balancé hors de la fosse. Debout autour du corps, les autres l’observent sans grande émotion. Il gît sur le dos, les membres écartés de façon obscène et répugnante, les côtes saillantes sous sa vieille peau. Son visage porte toujours l’épais masque de boue qui cache ses traits. Mon voisin tourne autour de l’attroupement en piaillant puis revient à mon côté, décontenancé. Les yeux baissés, il marmonne des babillements puis, choqué par mon indifférence, il se jette dans un coin de la fosse pour y bouder.
Deux personnes saisissent la carcasse aux chevilles et la traîne sans douceur vers une destination inconnue. Les autres se dispersent paresseusement et vont s’ennuyer ailleurs.
Que dois-je faire maintenant ? Un clapotis provenant de la fosse attire mon attention. Mon voisin est affairé à réparer les dégâts causés par notre combat et la chute du vieillard. Timidement, il me fait signe de le rejoindre, m’adresse un sourire incertain. Mais pour qui me prend-il ? Pourquoi donc voudrais-je retourner là ? Il cesse de creuser et me regarde piteusement.
Étrangement, je me surprends à ne pas avoir que du mépris pour lui, à nourrir même une certaine nostalgie face aux moments passés dans le calme de sa fosse. Mais que représente-il réellement pour moi ? Les yeux tournés vers moi, il se dandine et donne des coups de pieds dans ces mêmes murs qu’il vient tout juste de réparer.
Où es l’oiseau ? Il est parti suivre les autres qui traînent le vieux derrière eux. Je me mets immédiatement en marche dans leur direction. Sans même regarder, je sais que mon voisin me suit.
À suivre...

















